lundi 28 septembre 2009

Interview Christophe Brunnquell




Depuis qu’il est enfant, il dessine. Très jeune il s’intéresse à la presse. Naturellement, il deviendra directeur artistique. Christophe Brunnquell est une personnalité complexe, aux multiples facettes. Il est depuis toujours à la fois artiste et directeur artistique.
Sa direction artistique expérimentale a contribué à façonner l’image avant-gardiste du magazine Purple auquel il collabore depuis une quinzaine d’années. Parallèlement, il produit des livres d’art, des catalogues, des pochettes de disque, des publicités. Il contribue à de nombreuses publications dans la presse à laquelle il reste toujours très attaché. Depuis le début du mois de septembre, il est directeur artistique pour le Figaro. Artiste, il est l’auteur de dessins à l’esprit fantastique. Son art est aussi étrange que saisissant, un genre à la fois comique et morbide.

Les débuts « Je faisais des dessins pour une marque japonaise quand j’avais 17 ans et ensuite j’étais obsédé, je voulais absolument faire l’illustration de la page un du magazine GLOBE dirigé par Georges-Marc Benamou. J’ai dessiné des globes pendant trois mois dans la chambre chez mes parents. Je ne les ai jamais envoyés. » « Je n’ai pas fait d’école d’art, je dessinais tout le temps un peu partout et j’ai arrêté l’école en première. Je savais très tôt que je voulais être peintre. À 15 ans, j’ai fait un dossier de mes peintures pour la fondation Cartier. » « En vacances au Portugal, je suis tombé sur un numéro d’été de l’Autre journal, dirigé par Michel Butel. Il me semblait que c’était le meilleur magazine à Paris, le meilleur endroit pour travailler. Après avoir un peu insisté, j’ai eu un rendez-vous avec Sophie-Anne Delhomme. Je suis allé la voir pour dessiner ou faire des photos, intervenir dans le magazine d’une manière ou d’une autre. Finalement, elle m’a proposé de l’aider au niveau de la direction artistique. Ainsi, alors que j’étais dessinateur, j’ai découvert la direction artistique. » « Dans tous les magazines auxquels j’ai participé en tant que directeur artistique, je suis toujours intervenu comme dessinateur. C’est tout à fait naturel que le directeur artistique soit interventionniste dans un journal. » Les rédacteurs en chef puissants « Les bons magazines sont souvent dirigés par des rédacteurs en chef tout puissants, c’est le cas de Milan Vukmirovic avec l’Officiel Homme, il shoote sept séries de mode, il fait toutes les interviews, il supervise la chose, donc c’est son magazine. C’est très réussi parce qu’on sent la personne derrière. Avec Purple Fashion, c’est pareil, ce n’est plus un magazine, c’est une personne, il y a une dimension autobiographique. » La rencontre avec Araki Nobuyoshi « Je lui ai montré cet été Carnaval, un fanzine que j’ai commencé à la villa Médicis. Je crois qu’il a bien aimé, ça l’a amusé. J’en ai fait quatre numéros, je suis en train de faire le cinquième. Carnaval, c’est un peu comme un journal autobiographique, mon journal intime. Tous les mois, Araki expose ses polaroïds dans une galerie (la galerie Camera je crois) à Tokyo. Le soir même, j’ai été invité, on a dîné, et après il m’a invité dans un karaoké, un espace privé où il travaille. Il y avait sa copine, Kaori, avec qui il a fait une performance au palais de Tokyo. On a sorti les carnets à dessin, on a passé une soirée à dessiner à 4 mains ou à 6 mains. C’était amusant. Araki mettait dans son cendrier moitié encre de chine, moitié whisky. » Collaboration pour ZUCCA « Monsieur Zucca était l’assistant d’Issey Miyake pendant quinze ans. Maintenant, il a une marque. Pendant un an, il m’a demandé de collaborer gratuitement sur son journal. Ensuite, j’ai fait une trentaine de produits, des t-shirts, des foulards, des sacs. Et puis, comme il a une galerie, j’ai montré une trentaine de dessins grand format. On a fait des animations à partir des dessins. Ça s’est très bien passé, c’était une collaboration très agréable. » le directeur artistique Yasushi Fujimoto « Le directeur artistique du Vogue Nippon organise une exposition en novembre avec David Carson, les M/M, Yourgo Touplas, Work in progress, moi et 5 directeurs artistiques japonais. Il me semble qu’il organise cette exposition pour les 50 ans du club des AD à Tokyo. Il a demandé à 5 directeurs artistiques de presse européens et 5 directeurs artistiques japonais d’intervenir. Le magazine chinois WERK est partenaire de l’exposition, c’est une grosse publication dans laquelle on a 25 pages de portfolio. » Dessiner tout le temps « Je passe mon temps à dessiner. La commissaire de la très bonne exposition de David Lynch à la fondation Cartier me disait que David Lynch était tout le temps en train de dessiner. Moi aussi, c’est mon cas, je ne peux pas m’arrêter. Je dessine tout le temps depuis tout petit. Même quand je ne dessine pas, là maintenant, ça me rend nerveux. » Deux niveaux de lecture « Mon intervention graphique dans le dernier Purple Fashion, ou dans des numéros antécédents permet un second niveau de lecture. Quand j’ai beaucoup de dessins sur toutes les pages, ça donne un peu plus d’air. Souvent dans les magazines de mode, il n’y a que de la photo et du texte. Une intervention graphique un peu poussée permet une lecture plus complexe, plus sophistiquée. (…) La chose la plus compliquée pour un directeur artistique, c’est de rendre les choses narratives. Raconter une histoire en montant une série de mode. Trouver des rapports entre les images, exactement comme du montage au cinéma. C’est du collage. Les vis-à-vis sont fondamentaux. Il faut créer des bizarreries, des ruptures, ne pas être trop linéaire. » Pas de tiédeur « J’aime bien Hans Peter Bellmer, ses dessins un peu bizarres, surréalistes. En dessin, je n’aime pas trop les choses tièdes ou gentilles. J’aime bien quand ça arrache. J’adore le travail de Cindy Sherman. Ses dernières œuvres sont graphiquement magnifiques, la réalisation est parfaite. C’est absolument génial. Je vais certainement faire beaucoup plus de photos. Je ne trouvais pas le truc qui me plaisait mais j’ai trouvé ! Je vais essayer de développer en photo de mode le look « théâtre amateur » avec un mauvais décor. J’aime les séries un peu théâtrales. Pour Purple journal, on a fait une série qui s’appelle « Berkeley », on a imaginé une fille complexée étudiante à Berkeley. La fille a un look complexé dans des poses « théâtre ». Ça renvoie un peu à mon travail sur Carnaval. C’est drôle et en même temps c’est assez spécial, bizarre. » « Un collectionneur m’a dit que Carnaval, c’est comme une procession de gens dans un état de panique. J’ai eu le grand plaisir de travailler avec Sophie Calle pendant quatre mois en étant le directeur artistique pour le pavillon français sur son travail. Je suis donc allé à Venise. Une des choses qui m’a le plus marqué est une peinture de Basquiat. C’est vraiment fort. J’adore quand c’est assez tribal. » Le Figaro « Tout l’été, toutes les semaines, pour le Figaro littéraire, j’ai fait un dessin. C’était un grand plaisir. Sophie Laurent Lefèvre, la directrice artistique, m’a commandé ces dessins. J’ai fait absolument ce que je voulais en réalisant des dessins peu illustratifs, des dessins très noirs. Dans la presse, il n’y a pas assez de dessins blanc et noir comme ça, c’était comme des petites peintures. Pendant ces huit semaines, j’ai beaucoup aimé faire cela, c’était génial. » La composition « Tout est une histoire de composition. La mise en page, c’est de la composition. Quand tu sais dessiner, tu es forcément un bon directeur artistique parce que tu sais composer avec trois éléments dans la page, tu sais gérer les blancs. Quand tu fais de la mise en page, finalement tu fais du cubisme, de la peinture abstraite. Tu passes ton temps à gérer des rectangles, des carrés ou des colonnes. Ce n’est quasiment que de la peinture abstraite. » Toujours des idées « La direction artistique est sans fin, on peut toujours trouver des idées, réaliser les choses d’une autre manière. C’est comme si tu demandes à Henri Leconte s’il peut encore essayer d’avoir un meilleur revers. » Maintenant « Je fais des dessins pour la nouvelle formule de Playboy, je prépare le nouveau Carnaval, une autre publication à faire. Je travaille assez rapidement. J’aimerais vendre mes peintures très cher et vivre au bord de la mer. »

Propos recueillis par Alice Bénusiglio
publiés dans kaléido numéro deux,

Automne Hiver 2007.

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