lundi 28 septembre 2009

Interview Emmanuel Perrotin

Galeriste ambitieux, curieux, intuitif, entrepreneur précoce et détecteur de talents, Emmanuel Perrotin travaille déjà depuis une vingtaine d’années. À l’âge de vingt trois ans, il exposait l’artiste Damien Hirst (When Logics die), à vingt quatre ans, il ouvre sa galerie-appartement rue de Beaubourg à Paris. Il a révélé notamment les artistes Maurizio Cattelan, Takashi Murakami, Sophie Calle et Bernard Frize (pour ne citer qu’eux les plus connus d’entre eux) avec qui il travaille toujours aujourd’hui. Dès ses débuts, il expose les artistes Damien Hirst, Dominique Gonzales-Foerster, Ange Leccia, Pierrick Sorrin, Wendy Jacob, Guy Limone, Sylvie Fleury, Philippe Parreno. Petit à petit, il met en avant une génération d’artistes japonais : Mischiko Koschino, Yoshinori Tsuda, Noritoshi Hirakawa, Chizu Kodama, Takashi Murakami, Kenji Yanobe, Mariko Mori, Kaoru Izima, Yoshimoto Nara, Chiho Aoshima, Mr. et Aya Takano. Aujourd’hui il représente entre autres Xavier Veilhan, Jean-Michel Othoniel, Paola Pivi, Peter Zimmermann, Piotr Uklanski, Tatiana Trouvé, Wim Delvoye.

Parlez-moi de vos débuts en tant qu’assistant, comment avez-vous commencé ? je crois que vous avez quitté l’école assez tôt.
J’ai quitté l’école à 17 ans. J’ai travaillé dès l’âge de 16 ans et suis devenu assistant de galerie à 17 ans. Au départ je pensais le faire comme un boulot alimentaire.
Par l’intermédiaire d’amis j’ai rencontré un jeune galeriste de 23 ans, Charles Cartwright. Il faisait sciences-po en même temps qu’il avait sa galerie. Il m’a d’abord fait travailler pour ses études et puis la directrice de la galerie a vu l’opportunité de travailler moins donc elle m’a fait garder la galerie. La deuxième fois que je suis venu dans la galerie, le galeriste n’était pas là, la directrice que je n’avais jamais rencontrée m’a accueilli. Elle m’a dit « Charles m’a parlé de vous, j’ai une course à faire… voici les clés, le code d’alarme de la galerie, je reviens demain ». Je me suis retrouvé tout seul dans la galerie, un peu comme dans un film !
Ensuite elle a convaincu le galeriste qu’elle avait besoin de moi, c’est comme ça que je me suis retrouvé assistant de galerie à 17 ans. Dès mon premier entretien, j’ai trouvé que les œuvres autour de moi étaient très bizarres, je me demandais ce que c’était que ces trucs ! mais bon… l’avantage de la galerie c’est qu’elle ouvrait à 14h ce qui me permettait toujours de sortir le soir faire la fête tout en ayant un boulot structurant.
Après j’ai rapidement senti que le milieu de l’art était à la charnière de plein d’autres domaines : le cinéma, le théâtre, la performance, la vidéo, etc. Comme je n’étais pas complètement sûr de ce que je voulais faire à l’époque, c’était pas mal.
Donc vous avez pris en main la galerie ?
Non ! il y avait la directrice qui était assez flemmarde. Elle m’apprenait à faire les choses non pas pour m’apprendre à les faire mais pour s’en débarrasser… toute la paperasserie, l’administratif.
Qu’est-ce que c’est l’administratif ?
Plein de trucs pas très ragoûtants ! des dossiers à faire pour les commissions d’achats, l’organisation des expositions, les communiqués de presse, faire le graphisme des cartons d’invitation, les dossiers pour les foires, l’assurance de la galerie et puis il y a toutes les choses communes à n’importe quelle PME comme payer les factures, les charges, etc.
La vision que les gens se font d’une galerie correspond souvent à un salon du XIXe siècle mais malheureusement, on n’est pas très dispo.
Comment faites-vous pour diriger vos deux galeries en même temps entre Miami et Paris ?
Je culpabilise de ne pas m’en occuper assez. J’ai un directeur à Miami qui est fantastique, Gen Watanabe, l’ancien directeur studio de Kaikai Kiki (l’atelier de Takashi Marakami). Il dirigeait 60 assistants dans l’atelier au Japon. Etant à la fois japonais et américain, il connait très bien la gestion et l’aspect juridique du pays. Alors je suis assez relaxe pour ces questions car aux Etats-Unis ça peut prendre des proportions dingues si on fait un truc de travers, on peut aller en taule !
Au niveau de la direction artistique, la galerie n’a que deux ans d’existence et malheureusement je n’ai pas accordé assez de temps à cela. Maintenant j’essaye de me bagarrer pour faire en sorte d’avoir une programmation plus continue et plus efficace. Ces derniers temps, j’ai remonté la barre.
Vous êtes allés à Miami à cause de la foire ?
Oui parce qu’une foire a un effet fou sur une ville. Par exemple Chicago était l’une des villes les plus importantes du marché de l’art américain, elle est tombée en même temps que la foire en désuétude. Quand la foire était puissante, il y avait des galeries puissantes à Chicago.
Il y a dix ans, on rigolait de Los Angeles, cinq ans après il y avait des galeries puissantes, un marché fort. Aujourd’hui, plus personne ne rigole et c’est un peu le dernier endroit où il faut ouvrir une galerie mais avec toutes les contraintes d’une ville comme Los Angeles : le trafic… les gens… c’est un enfer ! je n’ai aucune envie d’aller là-bas. Je sais que Los Angeles est une ville adorée par beaucoup de monde, moi je n’aime pas du tout ! je ne sais pas pourquoi ! Je vais y retourner en essayant d’avoir de bonnes résolutions, avec des gens qui veulent vraiment me montrer que c’est bien. Ils vont peut-être y arriver. Mais sans réfléchir, en cinq minutes, je préfère South Beach à Hollywood Boulevard.
Que vous apporte en plus l’espace de Miami ?
Parfois on peut se lâcher un peu, se servir de la galerie de Miami comme d’un laboratoire. On peut voir à travers une exposition si l’on s’entend bien avec l’artiste pour après la présenter à Paris. On a exposé une jeune artiste suédoise : Klara Kristalova. Au niveau de la rentabilité, c’est complètement débile de présenter une jeune suédoise en laboratoire à Miami à cause des frais de transport et des frais de caisses.
Vous allez exposer son travail à Paris ?
On vient de lui proposer de faire une exposition à Paris, elle a décliné l’offre de décembre. On verra quand cela se fera.
C’est sûr que les frais de transports, de caisses en rapport avec les prix des œuvres… je me souviendrai toujours du compte rendu de mon directeur de Miami sur tous les frais inhérents à cette exposition et combien on pouvait gagner si on arrivait à tout vendre, ça le faisait rigoler ! il me trouvait bien gentil tout en se disant que ce n’était pas avec ça qu’on allait payer les salaires.
Oui mais vous avez des artistes particulièrement rentables donc les choses s’équilibrent…
Oui, c’est vrai. Ce que j’espère surtout, c’est démarrer avec une artiste de cette façon afin que cinq ans plus tard, elle soit l’une des artistes qui fasse vivre la galerie.
Ce n’est pas facile à envisager, car si l’on ne vend pas tout, on perd de l’argent. C’est comme ça ! ça fait partie du jeu, je suis dans une position plus facile pour le faire.
Parlez-moi de BING
C’est un magazine qui n’a pas de prétention supplémentaire que de rendre compte de l’activité de la galerie.
C’est un magazine au service de l’image de marque de la galerie ?
Pas forcément. On voit des gens arriver à la galerie en connaissance de cause, ils savent déjà ce qu’ils ont envie de voir. Ils sont capables de vous parler d’un des artistes les moins connu de la galerie parce qu’ils l’ont découvert dans le magazine. C’est une grosse victoire.
Beaucoup de galeries ont comme réflexe dès qu’elles ont un peu de succès de se focaliser sur leurs artistes à succès et n’ensemencent rien pour l’avenir.
En prenant le risque de produire des jeunes artistes, on met notre image en péril, entre le moment à partir duquel on rencontre l’artiste et la réalisation de son projet c’est difficile de savoir si ça va aller. On peut avoir des surprises.
Vous cherchez à ce que les artistes soient reconnus dans la durée ?
Oui, ils peuvent faire un ou deux projets très bien et après faire des trucs pas terribles. On donne parfois l’impression de ne pas être fidèle. Moi, je n’ai pas trop ce problème. Je suis relativement fidèle. Mais hier, j’ai annoncé au téléphone à une artiste que j’arrêtais de travailler avec elle. C’était très difficile parce que c’était un peu comme une rupture amoureuse, elle me disait « mais pourquoi ? qu’est-ce que j’ai fait ? ». Simplement, je me suis aperçu que je ne suis pas très à l’aise avec son travail. C’est difficile à expliquer (…)
Je m’oblige à arbitrer alors que d’autres galeristes se contentent de ne plus commander d’œuvres, de ne plus programmer d’expo pour que l’artiste s’énerve et parte de lui-même.
J’ai dans ma ligne graphique mes artistes. Sur le site de la galerie, nous représentons 33 artistes, on peut se demander si on va pouvoir travailler avec tous ces artistes. Alors, je préfère arbitrer. On a arrêté avec Terry Richardson il n’y a pas longtemps. Je travaillais avec lui depuis 1996. Malheureusement il ne s’est pas passé tout ce que j’espérais. Toutes les choses qu’on aurait pu faire sans y parvenir parce que ses assistants ne s’en occupaient pas. On s’entend très bien tous les deux, mais il n’y a plus l’excitation qu’il y avait avant pour faire les choses. On est tenté de garder un nom parce que c’est une vedette, que tout le monde le connaît. De la même manière, j’ai arrêté avec John Waters après deux expos. Il m’a contacté récemment pour faire une troisième expo mais je n’y voyais pas trop d’excitation. Bien sur, John Waters, ça fait chic dans une liste d’artistes, mais il faut faire les choses si cela nous motive.
Donc, ça tourne pas mal…
Non ! si vous regardez j’ai certains artistes dans ma liste dont la carrière n’est pas éblouissante. Ils ne sont pas du tout à la mode, ne font pas partie du petit milieu branché et pourtant je travaille avec eux. Il y aura toujours des gens pour me reprocher d’avoir un état d’esprit trop commercial parce qu’un certain nombre de mes artistes ont beaucoup de succès mais au départ certains artistes ne valaient pas un sou. On ne peut pas me reprocher d’avoir pris Maurizio Cattelan et Takashi Murakami pour l’argent. Quand nous avons commencé ensemble, ils étaient d’illustres inconnus.
Vous représentez beaucoup d’artistes japonais, vous avez un goût pour le Japon ?
Oui ! j’ai fait une foire quand j’étais très jeune au Japon, à l’âge de vingt-trois ans. J’y suis retourné trois années de suite. J’ai rencontré un certain nombre d’artistes. Avec Takashi Murakami on a prolongé notre collaboration. J’ai exposé neuf artistes japonais en solo et peut être dix ou onze avec les group show. C’est vrai que c’est l’une de mes spécificités le Japon.
A une autre époque, la réputation de la galerie c’était de faire l’art et le cul. J’ai réussi à me débarrasser de ça. C’était juste un mauvais concours de circonstance, j’ai eu l’exposition de Terry Richardson. Ensuite, alors qu’il n’avait pas du tout l’habitude de faire ce genre de choses, j’ai eu un artiste japonais, Kenji Yanobe qui a fait une sorte de scaphandre en milieu hostile pour pouvoir baiser en cas de guerre nucléaire…
Hahaha !
Ça n’avait rien à voir avec son boulot habituel, je ne m’y attendais pas du tout.
Et il y a eu Maurizio Cattelan qui vous a transformé en Errotin le vrai lapin !
Oui, bien sur il a eu Maurizio et il y avait aussi Tom of Finland, les dessins pornographiques gays avec des marins, des policiers, des cowboys. C’est le pape de l’imagerie érotique gay.
Alors avec tous ces artistes cumulés, j’avais la réputation d’être la galerie du sexe. Mais maintenant je crois que c’est bon, depuis un bon moment je ne suis pas très cul du tout !
c’est dommage !
Ah oui ? c’est dommage ?
Il ne faut jamais passer d’un extrême à l’autre !
Dans le travail de vos artistes, il y a peu d’œuvres conceptuelles ou minimales. Les œuvres semblent plutôt accessibles ou bien même ludiques…
Oui, il y a parfois beaucoup d’humour dans certaines œuvres. Certains ne voient que l’humour de Maurizio Cattelan ou l’aspect ludique de son travail et ne saisissent pas toutes les facettes de son œuvre, c’est exactement comme avec Takashi Murakami. Ce n’est pas très ludique si l’on regarde bien : la nature pleure, il y a des champignons atomiques, le titre de sa sculpture porte le nom de la drogue que prenaient les kamikazes avant de se fracasser contre des portes-avions, la pédophilie, la femme-objet. Tout ça est totalement nié par des gens qui n’ont pas pris plus de deux minutes pour regarder l’œuvre de l’artiste. On a lu des articles sidérants basés uniquement sur des préjugés selon lesquels Murakami faisait faire ses tableaux par ses assistants. Takashi est certainement le plus gros travailleur que je connaisse au monde. Il y a eu aussi beaucoup de méprise sur Aya Takano. Pourtant son travail parle du contexte social du Japon, des femmes s’affirmant socialement. Le peu d’hommes que l’on voit dans les œuvres sont soit un objet sexuel soit une espèce de cadavre dont on ne voit qu’une jambe. Il aborde aussi la lassitude des filles, la superficialité de la mode. Beaucoup de gens ne s’arrêtent que sur l’aspect « cute » de l’imagerie japonaise. On aurait pu se dire au moment du Pop Art « ils utilisent des comics alors c’est pas très sérieux », tout cela est un peu grotesque.
Il y en a pour tous les goûts dans votre catalogue. J’ai l’impression qu’un collectionneur qui a de l’argent trouvera forcément une œuvre qui lui plaira. Vos choix sont très éclectiques.
On est d’accord ! Mais ma chère Alice ! Il y en a essentiellement pour mes goûts !!
Ensuite, il se trouve que mes goûts sont très éclectiques.
C’est un avantage pour les artistes. Il arrive très souvent qu’un collectionneur vienne pour un artiste précis à la galerie et en découvre un autre totalement différent à la même occasion. Il s’y intéresse et finit par le collectionner aussi. C’est arrivé très souvent, c’est justement parce que les œuvres sont protéiformes. Les œuvres plus accessibles et attractives visuellement aident celles qui paraissent plus difficiles d’accès. Tout comme les artistes connus permettent de découvrir d’autres artistes moins connus.
Comment choisissez-vous les artistes ? L’élément déclencheur qui vous fait penser qu’un artiste va marcher ?
Pressentiment…
Coup de cœur par rapport à vos goûts ?
Oui c’est ça ! mais très souvent je me plante ! parfois mes goûts évoluent et je me dis « mais quelle mouche m’a piqué ? ». C’est un peu gênant parce qu’avant il n’y avait pas d’enjeux énormes, on pouvait expérimenter facilement alors que maintenant c’est plus compliqué. La galerie est devenue plus importante donc quand on présente un artiste solo, il considère immédiatement qu’il fait partie de la galerie, du coup, si on arrête de travailler avec lui, l’artiste se sent trahi.
Tu veux que je te montre le nouvel espace en travaux ?
Oui ! je veux bien !
Allez, viens !
Emmanuel Perrotin me conduit dans un passage rue Saint-Claude au fond duquel se trouve le vaste nouvel espace en chantier (ouverture prévue le 15 septembre 2007 à l’occasion de l’exposition Peter Coffin).
L’empire du galeriste composé d’une galerie à Miami de 1300m2 avec piscine et d’un hôtel particulier/galerie de 700m2 rue de Turenne, s’agrandit encore. Situé derrière l’hôtel particulier, le nouvel espace peut communiquer avec le premier. Le chef d’entreprise inspecte les lieux, attentif au moindre détail, l’emplacement des rails d’éclairage, les finitions d’une poignée de porte métallique. Il semble satisfait.

Propos recueillis par Alice Bénusiglio le 2 Août 2007.
Interview publiée dans le numéro deux de Kaléido

www.galerieperrotin.com

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