jeudi 15 octobre 2009

Le phénomène Takashi Murakami

L’artiste business man Takashi Murakami, figure incontournable de l’art contemporain, au même titre que Jeff Koons ou Damien Hirst, crée la polémique. Il provoque, il agace, il afflige, il amuse, il divertit, il éblouit mais ne laisse jamais indifférent.
Une exposition plébiscitée : Takashi Murakami Paints Self-Portraits va s’achever à la galerie Emmanuel Perrotin. J’y suis allée quelques jours après le vernissage, il y avait foule. À titre personnel, je suis assez allergique à l’œuvre de cet artiste. L’esthétique aux couleurs criardes, le graphisme incisif parfois simpliste, l’humour graveleux m’indisposent vite dans son travail. Les japonais font souvent preuve d’un grand raffinement, il semble totalement absent chez Murakami.
Pourtant, ce choc esthétique attire et séduit le plus grand nombre, du collectionneur averti comme François Pinault à l’adolescent qui écoute Kanye West. La cote planétaire de l’artiste semble sans limite et le place comme l’un des artistes les plus puissants au monde, ayant su imposer une œuvre radicale et populaire, au style identifiable au premier coup d’œil. Analyse du phénomène.

L’homme d’affaire, le chef d’entreprise
L’artiste est entrepreneur et dirige une société créée en 2001, La Kaikai Kiki Corporation. Celle-ci fait suite à L’Hiropon Factory fondée en 1996. La Kaikai Kiki Corporation est basée à Tokyo et emploie une centaine de personnes à travers le monde dans ses bureaux et studios de création à Tokyo, New York et plus récemment Los Angeles. Cette société de production utilisée par Murakami comme un label, propose divers services mélangeant les genres : art, publicité, animation, marchandising, événementiel.
Takashi Murakami est à la fois artiste, commissaire d’expositions, organisateur de foire (GESAI), agent d’artistes, producteur réalisateur de film d’animation bref un manager sachant tirer des bénéfices de toutes activités, artistique ou non.
Andy Warhol, qu’il cite souvent comme son modèle, avait dit « Making money is art and working is art and good business is the best art ».

Une hyper production contrôlée
Murakami produit entre 30 et 50 œuvres par an. Pour réaliser ses œuvres spectaculaires, l’artiste se fait aider par ses équipes d’assistants. Selon l’article de Fabrice Bousteau paru dans le Beaux-Arts magazine de septembre, la réalisation d’une peinture nécessite la mobilisation de six assistants travaillant 16 heures par jours pendant trois semaines. La conception de la peinture se fait à partir de croquis de l’artiste fignolés sur Illustrator. Puis la succession de calques et couches formant l’image de l’ordinateur sera réalisée en sérigraphies afin de réaliser la peinture. Certaines peintures peuvent être le résultat d’une superposition de plusieurs centaines de sérigraphies. Des équipes de peintres assistants se relaient pendant plusieurs mois pour réaliser la peinture finale, détail par détail. On imagine que pour la réalisation de ses sculptures le processus de création doit être tout aussi long, compliqué et méticuleux.

Une promotion mondiale à travers des collaborations prestigieuses
Marc Jacobs, directeur artistique de Louis Vuitton, repéra le travail de Takashi Murakami lors d’une exposition de la fondation Cartier en 2001 et l’invita à collaborer sur l’image de la marque en 2003. L’artiste a transformé le monogramme en y apposant la gamme de couleurs acidulées et flashy qu’il utilise habituellement dans ses peintures. Il en profite pour réaliser des peintures appelées Superflat Monogram représentant, on l’aura deviné, le monogramme Vuitton revisité.
La collaboration avec la marque Louis Vuitton (l’une des plus puissante du groupe LVMH) est une vitrine internationale fantastique. Elle permet à Murakami d’élargir sa notoriété en touchant le grand public. Les sacs imprimés avec le monogramme revisité ont mélangé deux images de marque : Louis Vuitton et Kaikai Kiki corporation. Le succès commercial fût au rendez-vous et l’artiste continua sa collaboration en réalisant deux clips Superflat Monogram et Superflat First Love ainsi que d’autres sacs en séries limitées.

Fort de ce succès, l’artiste collabore en 2007 avec Kanye West, star internationale du rap, en réalisant la pochette de son disque Graduation ainsi que le clip Good morning. Une fois encore Takashi Murakami jouit d’une visibilité exceptionnelle et s’en sert pour promouvoir son travail d’artiste en réalisant plusieurs sculptures, intitulées Kanye Bear, le personnage qu’il a créé pour la pochette et le clip du rappeur.

Une presse hypnotisée par la réussite commerciale de l’artiste
La presse semble avoir perdu son sens critique vis-à-vis de Takashi Murakami tant elle est obnubilée par les prix renversants de certaines de ses œuvres (15,16 millions de dollars pour la sculpture My Lonesome Cowboy vendue chez Sotheby’s à New York en 2008 et plus récemment à Bâle en juin 2009, 2 millions d’euros pour la sculpture Simple Things).
Elle a coutume de le comparer élogieusement à Andy Warhol.
Warhol a su attirer tous les artistes et stars importants de l’époque, lors de sa fameuse Factory créant ainsi une sorte de fusion des arts. Il a réalisé le magazine novateur Interview et peint le portrait de nombreuses personnalités et célébrités mondiales, de l’homme politique, à l’actrice hollywoodienne en passant par des intellectuels, des artistes, des couturiers, des monarchies. Il est l’emblème du mouvement nommé Pop art. Murakami n’est pas comparable à Warhol même si son œuvre est populaire.

Une esthétique flashy accessible à tous soutenue par une théorie : Superflat
L’œuvre de Murakami est inspirée des mangas et des dessins animés. L’artiste a une théorie : Superflat Japanese Postmodernity. Elle vise à transcender les frontières entre l’art et la culture japonaise d'après-guerre à travers la sous-culture dite « otaku ». L’artiste crée un univers fantastique en inventant sa propre mythologie.
Certaines œuvres ou exposition marquantes :
En 1992, il crée le personnage mr Dob, sorte de Mickey inquiétant aux dents en scie qu’il décline à l’infini sous diverses formes, ballons gonflables, peluches, sculptures, peintures. Ce personnage formé par les lettres qui le composent agit presque comme un logo récurrent dans l’œuvre de l’artiste. Encore aujourd’hui mr Dob est toujours d’actualité dans les tableaux de Murakami.
En 2000, des peintures représentent deux nouveaux personnages : Kaikai un petit monstre blanc aux oreilles de lapin et Kiki petit monstre rose avec trois yeux et oreilles de souris donneront leur nom à la firme de l’artiste.
En 2002 à la fondation Cartier, l’exposition kawaii (mignon en japonais) présente de façon magistrale l’univers fantastique et surréaliste de l’artiste. Celui-ci est peuplé de fleurs souriantes, de champignons atomiques dotés d’yeux étranges, de monstres bizarres. De grandes peintures sont présentées (notamment Tan Tan Bo Puking - a.k.a. Gero Tan, Kawaii - vacances d'été) ainsi que de nombreuses sculptures de champignons. Cette exposition marque et affirme le style de l’artiste.

Reste une question essentielle posée au critique Ben Lewis par Arte.
ARTE : Que veut exprimer Takashi Murakami ?
Ben Lewis : Il prend le contre-pied de l’idée romantique selon laquelle les artistes sont des sortes de gourous spirituels. Murakami remplace l’aura spirituelle de l’art par une aura commerciale. Ce qui compte, c’est le succès et la capacité de production.
Peut-on encore appeler cela de l’art ?
Difficile à dire. A l’avenir, on verra de plus en plus d’œuvres qui sembleront ludiques, car les artistes les voudront de plus en plus simples. Cela est peut-être même positif car l’art deviendra ainsi plus accessible, très coloré, comme un film de Walt Disney.

Ben Lewis résume bien la situation, Murakami est un génie du commerce sans être un artiste de génie. Son aura commerciale n’est plus à démontrer. La qualité de ses œuvres est inégale même si la multiplication de leur prix est constante. Nous verrons ce que l’artiste business man nous réserve pour sa prochaine exposition au château de Versailles.

dessin et texte Alice Bénusiglio

Takashi Murakami sur Arte dans l'émission Art Safari
Murakami by Jeff Howe dans Wired
Galerie Emmanuel Perrotin

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