mardi 8 décembre 2009

Louise Bourgeois : l'araignée, la maîtresse et la mandarine

Louise Bourgeois m'a toujours fascinée. Cette petite femme hargneuse, hyper-sensible et entêtée a parcouru les décennies en façonnant une œuvre majeure et envoutante d'une grande cohérence et d'une rare élégance. Sa vie est son œuvre, son œuvre est sa psychanalyse, "sa garantie de santé mentale" comme elle le dit si bien. Son art la transcende, fait ressurgir sa douleur et ses vulnérabilités tout en la protégeant. L'araignée, la maîtresse et la mandarine rend hommage à Louise Bourgeois en retraçant par bribes son histoire artistique et personnelle. Le documentaire est ponctué par des interviews de proches et de professionnels du milieu de l'art amoureux de son travail. Le film est joliment monté (même si parfois un peu décousu) et agrémenté d'une musique adéquate (Malher entre autres).


Date de sortie cinéma 9 décembre 2009

Réalisé
par Amei Wallach, Marion Cajori
Avec Louise Bourgeois, Pandora Tabatabai Asbaghi,
Jean-Louis Bourgeois...

Titre original
Louise Bourgeois: The Spider, the Mistress and the Tangerine
Long-métrage américain. Genre : Documentaire
Durée : 1h39 min Année de production : 2008
Distributeur : Pretty Pictures

Synopsis : Une incursion dans l'univers de Louise Bourgeois, dont l'œuvre protéiforme traverse les 20e et 21e siècles. Louise Bourgeois se consacre à la sculpture depuis 1949. Elle a côtoyé les principaux mouvements artistiques, tout en préservant farouchement son indépendance d'esprit, et sa manière incroyablement inventive et troublante. En 1982, à l'âge de 71 ans, elle devient la première femme à être honorée d'une rétrospective au MoMA, à New York. L'artiste lève le voile sur ses secrets d'enfance, source de ses traumatismes, qui se reflètent dans ses sculptures et ses installations, dont la caméra explore la troublante magie.



Critique écrite par Isabelle Regnier parue dans LE MONDE | 08.12.09 |

Louise Bourgeois : l'araignée, la maîtresse et la mandarine : faire une toile avec Louise Bourgeois

Les araignées géantes de l'artiste américaine Louise Bourgeois trônent au quatre coins du monde, de Tokyo à Londres en passant par Paris, Bilbao, New York... Ces sculptures métalliques noires et monumentales, qu'elle réalise depuis le début des années 1990, ont des grandes pattes anguleuses qui enserrent l'espace de jardins publics, de salles de musées, de halls de multinationales...

Louise Bourgeois, 97 ans, est devenue la femme artiste la plus célèbre du monde en construisant une œuvre nourrie de terreurs enfantines, dont les deux figures les plus saillantes sont la mère araignée et le père phallus (rebaptisé "fillette" par sa créatrice).

Le beau film-portrait que lui consacrent la critique d'art américaine Amei Wallach et la réalisatrice Marion Cajori joue sur le contraste entre ce petit bout de femme, dont le destin a épousé celui de l'art du XXe siècle, et les icônes démesurées qu'elle lui a offertes.

Manteau rose fluo

De forme en apparence modeste, le film est centré sur son personnage, filmé dans l'intimité de son atelier, dans l'antre chaleureux et angoissant que constituent ses installations, et qui magnétise la caméra par l'intensité du verbe et de son regard bleu acier. Ce parti pris restitue avec justesse le dialogue qu'elle a créé entre sphère de l'intime et sphère mythologique.

Louise Bourgeois se promène dans les rues de New York en manteau rose fluo et se livre avec franchise, sans sourciller, sans jamais trop en dire non plus, dévoilant au fil des séquences une personnalité bouillonnante et une détermination qui laisse groggy.

Entre la grande histoire et la petite, un parcours se dessine, celui d'une enfant née à la veille de la première guerre mondiale et abîmée à jamais par ce cataclysme. Appelé au front, son père en est revenu transformé, prenant sa gouvernante comme maîtresse et l'installant à domicile. Blessure originelle, triple trahison – de son père, de sa mère passive et de sa gouvernante –, cette histoire qu'elle a racontée pour la première fois dans une vidéo réalisée pour sa rétrospective au Musée d'art moderne de New York (MoMA), en 1982, cimente son œuvre. Elle est au cœur de ce film qui intègre subtilement de curieuses images d'archives où une troupe de mutilés de guerre s'adonne à une joyeuse chorégraphie sur fond de chansons de l'époque.

Mais cette histoire est aussi celle d'une prise de pouvoir sur le monde, qui commence par une prise de pouvoir sur soi. Arrivée à New York en 1938, où elle a suivi son mari, l'historien de l'art américain Robert Goldwater, et fréquenté les surréalistes en exil, Louise Bourgeois s'est mise à la sculpture sur le tard, pour tuer l'ennui de ses journées passées seule à la maison.

Sa reconnaissance fut tout aussi tardive, au cours des années 1970, quand elle avait 60 ans révolus et que son travail, après avoir longtemps été occulté par la vague de l'art abstrait, commençait à intéresser critiques et galeristes.

Isabelle Regnier

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