mercredi 7 octobre 2009

Le Figaro et Villemessant vu par Benoît Lenoble


Entre l’esprit et la satire : Le Figaro de Villemessant

« Ce que j’avais voulu faire en fondant le Figaro, c’était créer un journal nouveau, essentiellement parisien, bien vivant, dans lequel serait accueilli toute nouvelle, toute polémique propre à lui infuser le mouvement qui manquait aux autres ». Telle était l’inspiration d’Hippolyte de Villemessant quand, le 2 avril 1854, il lança ce périodique répondant au doux nom du personnage de Beaumarchais et qui n’a cessé depuis de paraître.

L’inventeur du marketing de presse

Le Figaro de Villemessant a cependant peu de choses à voir avec celui d’aujourd’hui. En matière de journalisme, sa ligne de conduite visait à faire, pour chaque édition, un « crâne numéro », c’est-à-dire un journal qui étonne et frappe son public. Pas un Figaro sans une surprise, une information sensationnelle ou une formidable révélation ! Le tout avec esprit, légèreté et bon goût parisien. Un fait ordinaire qui se passe sur les Grands Boulevards a beaucoup plus d’importance qu’un évènement considérable en Europe, en Amérique ou en Asie. Ainsi sélectionnée et écrite par les meilleurs rédacteurs du moment, l’actualité du Figaro plaisait à la bonne société, aristocratique et bourgeoise, du Second Empire, que Villemessant avait conquise grâce à plusieurs moyens publicitaires et commerciaux. Convaincu que le plus difficile était de faire connaître et d’imposer immédiatement son journal auprès des élites, il fit distribuer, dans les cafés, cercles, hôtels, restaurants, jusqu’aux bains et chez les dentistes, des bulletins d’engagement peu ordinaires. Les souscripteurs s’abonnaient pour un an au Figaro et ne payaient leur service qu’en fin d’année. Sans risque pour les abonnés, la combinaison plut énormément et fut plus efficace, d’après Villemessant, que l’envoi gratuit des premiers numéros. D’autres procédés, innovants ou performants, furent mobilisés, comme celui des primes qui consistait à offrir des petits cadeaux contre l’achat ou l’abonnement au périodique. Afin d’asseoir le grand frère du Figaro, L’Evènement, durant l’hiver 1866, Villemessant adressa à tout nouvel abonné, dans une corbeille de carton enjolivée, une douzaine de mandarines, fruits alors rares et chers.

Le patron de presse du beau monde

L’offre fit grand bruit et marqua les mémoires, tout comme les somptueux repas d’artistes et d’écrivains du Figaro. Le directeur de ce dernier avait compris l’intérêt, pour lui et sa publication, d’organiser sa communication et des opérations de relations publiques. La haute société, qui n’était pas bien grande, aimait à se rassembler et s’exposer. Dans une période d’essor de la presse, quoi de mieux qu’un journal pour faire parler de soi ? Jouant sur les qualités de médiation et de médiatisation du Figaro, Villemessant fonda en 1857 une Société d’encouragement pour l’amélioration de l’esprit français et convoqua les talents littéraires et artistiques à de splendides dîners. Les paroles échangées et le récit de ces réceptions étaient publiés le lendemain. Les convives s’exhibaient, les lecteurs jubilaient, le journal se vendait et s’appréciait. La notoriété mondaine de la publication ainsi se confirma. La mise en scène se déplaça des élites culturelles aux fondateur et journalistes du Figaro qui s’affichèrent dans l’espace imprimé. Quand un abonné de province, à la fin de l’année 1869, se plaint d’une distribution irrégulière des éditions à son domicile et menace de porter plainte, la rédaction ironise dans ses articles sur ce lecteur mécontent, s’érige en tribunal fictif et prononce la suppression du service d’abonnement. Un rédacteur incognito rend visite à ce lecteur et rapporte avec humour sa déprime, ses regrets de ne plus faire partie du cercle des abonnés du Figaro. De cette manière est promue une relation étroite entre le périodique et son lectorat, ainsi qu’une image forte et valorisante des journalistes.

Un créateur du journalisme moderne

Tout en élaborant cette culture autopromotionnelle de la presse, Villemessant imagina également des évènements journalistiques. Menacé de suppression pour avoir contrevenu à la législation en matière de presse, Le Figaro publie, dans son édition du 23 mars 1856 en première page, une pétition de demande de grâce, adressée au prince impérial et héritier de Louis Napoléon III, tout juste âgé de sept jours. La démarche amusa l’empereur qui leva les sanctions contre la publication. Peu après le décès de la tragédienne Mlle Rachel le 5 février 1858, Le Figaro tire un numéro entier, avec supplément, consacré à la pensionnaire de la Comédie-Française. Il fut accusé de sensiblerie et d’inconvenance par ses concurrents choqués par un tel déballage autour de la disparition d’une personnalité publique. Cela n’arrêta pas Villemessant qui mis, dès lors, l’accent sur l’actualité dans son périodique. Il encouragea des formes originales d’écriture journalistiques, qui firent florès à terme dans l’ensemble de la presse et détrônèrent doucement la chronique et l’article de fond, écrits dominants dans le journalisme de cette époque. La nouvelle précise et courte deviendra plus tard la dépêche, l’opinion sur les pièces de théâtre la critique théâtrale, la description de la vie et du domicile de célébrités le petit reportage, la publicité rédactionnelle le publireportage. Commença ainsi à se développer, dans les contenus et la culture journalistiques, l’information récente, véridique ou totalement fictive. En effet, Le Figaro aime jouer avec l’actualité, déformer les nouvelles, inventer quelques bobards. Il atteint des sommets dans ses grands coups de fantaisie et de bluff, comme dans ce numéro du 26 octobre 1869 érigé en journal officiel et annonçant un coup d’Etat par le pouvoir même. Les libertés sont rendues par l’empereur, un gouvernement loufoque est nommé et la France, d’Etat-nation, est transformé en une compagnie industrielle et commerciale coté en bourse !

Villemessant, la presse et la politique

L’édition fit sensation et plût à sa majesté l’empereur. Jusqu’au milieu des années 1870 durant lesquelles Le Figaro se mua en quotidien sage, sérieux et de qualité, parce que bousculé par des journaux à bon marché qui firent dans l’évènement de bas étage et le sensationnel populaire, Villemessant exploita la satire et la provocation, les bons mots et le jeu des petites flèches pour amuser les lecteurs et tracasser l’adversaire. Rabaissant ses confrères de la presse populaire, Le Figaro du 28 décembre 1865 qualifie Le Petit Journal de « gazette à un sou qui publie des nouvelles de Balzac en coupant sans façon les quatre premières et les trois dernières pages que l’ami Millaud [le directeur du quotidien] a jugées superflues et qui manquaient d’intérêt pour son public d’élite » et signale le recrutement d’un « interprète spécialement chargé d’aller chez les abonnés pour traduire en français les premiers-Paris de [l’éditorialiste] Timothée Trimm ». Dans son numéro du 3 mars 1875, il raille l’ancien chef de gouvernement : « Comme notre métier est de savoir ce qui se passe partout, nous savons ce qui se passe même chez M. Thiers, où cependant on ne nous aime pas ». Ce journalisme et cette parole firent à la fois beaucoup de bien et de mal. Beaucoup de bien pour le public dans la mesure où, la presse étant encadrée par une législation contraignante, muselée par les censeurs et sanctionnée systématiquement par la justice, Le Figaro de Villemessant constituait une fenêtre journalistique ouverte, colorée et divertissante, dont la lumière amenuisait les obscurités sociales et politiques de son temps. Beaucoup de mal pour l’empire louis napoléonien car le quotidien, agissant comme un poil à gratter corrosif, affronta les autorités et se moqua du pouvoir jusqu’aux limites les plus extrêmes, concrétisant avec fidélité sa devise : « Loué par ceux-ci, blâmé par ceux-là, me moquant des sots, bravant les méchants, je me hâte de rire de tout de peur d’être obligé d’en pleurer » (Beaumarchais).

Benoît Lenoble

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